Se servir du vécu pour écrire

Cyril BTS – Behind The Scenes, outils

A.K.A. Mais d’où vous viennent toutes ces idées, bon sang ?

(Cet article se fait un peu l’écho du précédent billet de David, ou plus précisément de son titre (écrire de façon convaincante), même si son ébauche est bien antérieure.)

L’un des premiers–et meilleurs–conseils que j’ai reçus concernant l’écriture a été de garder mon job. Non seulement cela permet de continuer à vivre (il faut payer les factures, l’hypothèque, les études des enfants, rayez la mention inutile), mais cela permet une plus grande liberté d’écriture: pas de comptes à rendre, pas vraiment de deadline, pas de sujet imposé.

Et puis l’avantage d’avoir un travail est aussi de pouvoir y trouver une partie de son inspiration. Je suis donc un écrivain avec un day job[^1].

Il faut savoir que j’ai un travail qui peut paraître particulier pour certains, puisque situé dans un bloc opératoire. Je me réveille (presque) tous les matins pour endormir les autres.

Joli paradoxe.
L’anesthésie mais aussi la réanimation font donc partie de mon quotidien. Les situations désespérées, les situations critiques, de vie ou de mort, aussi (bon, heureusement pas au quotidien au sens strict du terme). Et aussi un bon nombre de situations comiques ou cocasses.

La mine d’or du vécu quotidien

Lors d’une des premières conversations téléphoniques avec David (nous discutions alors autour du projet OLSF, voir le billet de bienvenue), il me faisait remarquer justement quelle mine d’or, d’un point de vue de la matière à vécu et de la matière première en émotions et situations, pouvait être mon travail: le genre de matière première idéal pour raconter des histoires, du terreau riche, dans lequel faire pousser des aventures et des personnages de fiction, une matière première dans laquelle puiser des détails et des émotions, et surtout, il s’agit d’une mine qui n’est pas accessible à tout le monde, donc précieuse.

Collecter

prendre des notes

Évidemment, je n’ai pas attendu la remarque de David pour consigner ce genre de choses. Mes carnets sont remplis d’anecdotes et de situations, notées à la va-vite, ou de phrases toutes faites que je n’aurais pas pu inventer moi même.

“Le type, ça se voyait dans son regard, il avait envie de me bouffer.”

Ces petits bouts de vie sont conservés dans le même fichier unique “à idées” que j’utilise, le fameux Spark File. J’ai essayé de décrire mon utilisation de ce fichier dans cet article.

Comme je relis régulièrement le Spark File, ces tranches de vie me reviennent en mémoire au moment où je les relis, et si je les trouve adaptées à l’histoire en cours d’écriture ou de préparation, c’est à ce moment-là que je vais copier ce bout de texte dans les notes de mon projet[^notes].

Un peu d’épaisseur

C’est un bon moyen pour donner un peu plus de consistances à certains personnages, un peu plus de réel à certaines scènes, et c’est vraiment quelque chose que je vous encourage à faire:

  • notez ces “tranches de vie” et ces bouts de dialogues
  • relisez-les (souvent) et utilisez-les
  • pour cela, il faut les intégrer au projet en cours, après les avoir sélectionnées

Mon problème

Comment faire pour se servir de cette matière sans en faire trop ? Et, au vu de mon domaine professionnel, sans aller trop loin ? Si je propose et j’expose volontiers mes façons de faire, je reste néanmoins avec beaucoup de questions; en voici une qui m’obsède.

Cette question, c’est bien de savoir comment m’arrêter. Car dans mon domaine professionnel, j’ai “appris” à réagir différemment des autres (ou garder mon calme, ou décaler mes émotions pour plus tard, choisissez ce qui convient le mieux). En termes clairs, certaines de ces situations ne me “choquent” pas (notez bien comme je prends des gants, ici: ne me lynchez pas en me taxant d’insensible), alors qu’elles bouleverseraient peut-être un lecteur X ou Y.

Mon problème est donc de pouvoir utiliser ces situations à bon escient dans mes fictions, en gardant certains détails pour ne pas passer une certaine limite.

Je connais des auteurs qui écrivent dans le domaine médical, comme Cook. Le succès de certaines séries de fiction médicales, comme House M.D. ou Urgences, ou encore Grey’s Anatomy, et même Scrubs pour le côté série humoristique, montre qu’il y a une certaine demande de ce côté-là. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse.
Ce que je veux réussir à faire, c’est sortir ces moments et les adapter à un autre contexte, qui conviendrait à l’histoire que je suis en train d’écrire ; basiquement, pouvoir me servir de tous ces moments collectés pour donner un peu plus de profondeur aux personnages que j’écris ainsi qu’à leurs émotions.

L’importance du bêta-lecteur

A ne pas confondre avec le lecteur bêta, qui viendra juste après le lecteur lambda.

Proof reading

La solution sera peut-être, pour ne pas m’autobrider[^3], d’y aller à fond et d’utiliser sans vergogne ces moments délicats, en les adaptant bien sûr, et de faires appel à mes premiers lecteurs pour me montrer les choses choquantes ou limites, celles qu’il faudra peut-être édulcorer ou même enlever du texte.

Encore faut-il que ces lecteurs de version bêta ne soient pas dans le même milieu professionnel que moi. Je pense que ces premiers lecteurs sont cruciaux dans la gestation d’une histoire ou d’un roman, et j’ai les plus grandes difficultés à trouver ces personnes.

Je reconnais que je suis probablement très (très très) difficile pour ce choix.

Et vous, voyez-vous une autre façon de faire ? Comment faites-vous pour “recruter” ces bêta-lecteurs ?

[^1]: Notez que c’est le cas de la très grosse majorité des écrivains.

[^notes]: David a écrit un petit article sur les notes de travail des auteurs, qui, s’il n’a l’air de rien, est une mine d’or pour les gens comme moi. Je vous encourage notamment à voir les notes de Rudy Rucker; ses notes étant beaucoup mieux organisées que les miennes. Celles-ci m’ont inspiré pour créer le même genre de notes d’auteur, à l’intérieur de mon fichier Scrivener, puisque c’est ce que j’utilise pour écrire mes fictions (pour l’instant).

[^3]: Un néologisme dont je ne suis pas particulièrement fier ;p.